Les héritages andalous au cœur de la musique marocaine

Entre les ruelles blanches de Chefchaouen et les palais discrets de Fès, un fil musical relie depuis des siècles les deux rives du détroit de Gibraltar. La musique marocaine, dans ses formes les plus savantes, garde la mémoire d'un royaume défunt : celui de l'Andalousie arabo-musulmane (al-Andalus), qui connut son apogée entre le VIIIe et le XVe siècle avant de basculer sous la pression des Reconquistas chrétiennes. La chute de Grenade en 1492 et le départ contraint des communautés musulmanes et juives n'ont pas effacé cette mémoire ; ils l'ont au contraire transplantée vers le Maghreb, où elle a trouvé dans les cours princières du Maroc une seconde patrie d'élection.

Trois notions reviennent sans cesse dans cette histoire : la tarab, état d'enchantement provoqué par la musique ; le malḥûn, poésie chantée en dialecte citadin ; et l'al-‘alā, le grand ensemble instrumental qui rythme les longues soirées des confréries et des mariages. Ces repères permettent de comprendre comment un patrimoine espagnol médiéval a pu devenir, par ses influences andalouses reconduites de génération en génération, l'un des marqueurs identitaires majeurs du Royaume chérifien. La transmission s'est faite par les familles, par les ṭuruq soufies, par les conservatoires de Fès et de Tétouan, mais aussi par une discrète circulation méditerranéenne qui n'a jamais cessé.

Aujourd'hui, des orchestres entiers entament chaque soir la muwaššaḥa « Lā mawlāyā » devant des salles combles, à Salé comme à Casablanca. Le répertoire dit « andalou-maghrébin » figure au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis l'automne 2023, au même titre que ses cousins tunisois ou libanais, avec lesquels il partage une ossature commune. Pour qui s'intéresse à cette tradition, il est utile de connaître ses fondements théoriques aussi bien que ses métamorphoses contemporaines, ses foyers géographiques comme ses interprètes les plus écoutés.

Les racines andalouses : mémoire d'un exil musical

L'Andalousie a légué au Maghreb bien plus qu'un ensemble de chants : elle a transmis une véritable grammaire sonore, fondée sur la combinaison subtile de modes (maqāmāt) et de cycles rythmiques (īq‘āt). Lorsque les Morisques et les Juifs séfarades quittèrent la péninsule Ibérique entre 1492 et 1609, ils emportèrent avec eux des partitions orales confiées à leurs disciples. Les chants muwaššaḥ et zajal, accompagnés à l'origine par la lyre et le luth andalous, prirent racine à Tunis et à Tétouan, où ils furent réécrits, complétés et réorchestrés au fil des générations.

La rencontre entre cette tradition raffinée et les pratiques musicales berbères et arabo-musulmanes locales a produit une synthèse unique. Les cycles binaires d'origine ibérique se mêlèrent aux rythmes ternaires du Maghreb, donnant naissance à une prosodie musicale reconnaissable entre toutes. Le ṭabl (tambour sur cadre) et le dāriq (petit tambourin) s'imposèrent aux côtés du ‘ūd, du qānūn et de la kamanjā (vièle à pique), formant peu à peu l'instrumentarium emblématique que l'on désigne aujourd'hui sous le nom d'al-‘alā. La greffe n'alla pas sans débat : les chroniqueurs des XVIe et XVIIe siècles, comme al-Maqqrī dans son Nafḥ al-ṭīb, rapportent les discussions entre puristes partisans d'un retour strict aux sources orientales et tenants d'une adaptation au goût maghrébin. Les seconds l'emportèrent, et c'est précisément cette plasticité qui explique la longévité du modèle.

Pour les jeunes apprenants qui s'initient aux subtilités de cette tradition, il est utile de se familiariser avec les fautes fréquentes qui accompagnent souvent l'écoute occidentale d'une musique modale : confondre la tarab avec un simple plaisir, croire que la nawba est un air plutôt qu'un cycle entier, ou réduire l'al-‘alā à un effet d'archives figé dans le marbre du XVe siècle.

Instruments et formations : l'al-‘alā classique

L'orchestre traditionnel marocain qui interprète le répertoire andalou rassemble aujourd'hui entre huit et douze musiciens, selon les œuvres choisies. Le ‘ūd, luth à caisse bombée joué à la plume ou au plectre, occupe la place d'honneur dans le déchiffrage des muwaššaḥ, dont la conduite modale exige une ornementation particulièrement fouillée. À ses côtés, le qānūn, cithare trapézoïdale à chevilles, déploie ses bourdons dans les moments contemplatifs, tandis que la kamanjā, vièle à pique importée d'Europe, ajoute une voix insolite au chœur.

La section rythmique repose sur deux tambours : le grand ṭabl posé au sol, frappé des deux mains, et le dāriq, tenu à hauteur de l'épaule. Une clarinette (ġayṭa) parfois doublée d'un hautbois (zūq) ou d'un violon complète le dispositif depuis le XIXe siècle. Chaque instrumentiste reçoit sa partie par tradition orale ; la partition écrite (‘iyāš ou kunnāš) n'est qu'un aide-mémoire, à la manière du jazz be-bop des années 1940.

L'évolution instrumentale témoigne aussi d'appropriations transversales. Au XXe siècle, le violon – d'origine européenne – est devenu partie prenante de presque toutes les grandes interprétations du malḥûn, traduisant une écoute attentive des orchestres orientaux d'Égypte et de Syrie. À l'inverse, la guitare flamenca a inspiré plusieurs ensembles de Tétouan, qui l'intègrent désormais dans les nuits de tarab ouvertes au tourisme, à l'image des fusions que l'on expérimente aujourd'hui entre Casa et Séville.

Nawba, muwaššaḥ et zajal : une architecture savante

Le pilier théorique du répertoire est la nawba, cycle vocal et instrumental complet dont la durée peut atteindre plusieurs heures. Chaque nawba se compose de cinq mouvements – istiftāḥ, maṣlaḥ, ma‘nā, bṭayḥī et inqilāb – qui suivent un parcours tonal rigoureux, élaboré à partir d'un mode principal. Onze nawbāt distinctes composent le corpus marocain, héritées à parts inégales des traditions tunisienne et orientale, elles-mêmes issues des traités encyclopédiques d'al-Fārābī et d'Ibn Sīnā.

La poésie chantée relève principalement de trois corpus : la muwaššaḥa andalouse, à strophes élaborées en langue classique, le zajal, plus populaire et dialectal, et la qaṣīda, poème lyrique oriental. Au Maroc, la muwaššaḥa occupe une place absolument centrale, à tel point que des recueils entiers ont été recopiés sous la dictée par les maîtres de Tétouan au XVIIe siècle. Le plus célèbre, Rawḍ al-ḥūr al-‘īn, manuscrit conservé à la Bibliothèque générale de Rabat, contient plus de trois cents pièces, dont beaucoup restent chantées aujourd'hui.

Le malḥûn représente enfin l'apport proprement marocain de l'édifice. Né probablement au XVIIe siècle, il se distingue par l'usage systématique du dialecte citadin et par l'inclusion d'un ḫarja (vers final rimé) emprunté à la tradition andalouse. Des poètes comme al-Qaṣrī al-Jarrāwī al-Fāsī ou, plus tard, Muḥammad b. al-Ḥājj al-Tilimsānī ont fait du malḥûn le répertoire de prédilection des nuits fassies et salétines.

Fès, Tétouan, Chefchaouen, Salé : les foyers du patrimoine

Chaque grande ville marocaine a imprimé sa marque à ce répertoire commun. Fès, capitale spirituelle du royaume alaouite et haut lieu de la jurisprudence malékite, est considérée comme la gardienne la plus stricte de la tradition : ses ensembles privilégient la lenteur, la méditation, la rigueur du tarab intérieur. Tétouan, dont la fondation au XVe siècle doit précisément à des réfugiés andalous, forme l'autre pôle majeur ; son école se distingue par une ornementation plus dense, des tempi plus rapides et une meilleure conservation des qaṣā’id d'origine. Chefchaouen, la ville bleue du Rif, garde un troisième courant, nourri des échanges avec l'Andalousie côtière et Tanger. Plus discret, il n'en est pas moins essentiel : plusieurs festivals internationaux y ont été organisés depuis 2015. Salé enfin, jumelée avec Rabat pour former la capitale administrative, est portée depuis les années 1990 par l'ensemble Al-Mākān.

La comparaison entre ces écoles révèle autant de convergences que de spécificités, comme le résume le tableau ci-dessous.

École Origine historique Caractère dominant Œuvre emblématique Période d'apogée
Fès Héritage almoravide et migration post-1492 Grave, méditative, rigoriste Nawbat al-Raṣd XVIe-XIXe siècles
Tétouan Refuge morisque direct depuis Grenade Ornementée, brillante, virtuose Nawbat al-Istihlāl XVIIe-XXe siècles
Chefchaouen Repli andalou côtier et rifain Lyrique, équilibré, modéré Nawbat al-Khayāl XVIIIe-XXIe siècles
Salé-Rabat Migration interne, ouverture atlantique Pédagogique, ouverte, festive Nawbat al-Māya XXe-XXIe siècles

Ce tableau met en lumière l'unité de fond du répertoire andalou-maghrébin, tout en soulignant l'originalité conservée par chaque centre. Ces quatre pôles ne cessent d'entretenir des échanges vivants, par le biais de concerts communs, de classes de maître et de disques enregistrés à plusieurs.

Les grands interprètes contemporains

Quelques noms dominent la scène marocaine actuelle, et plusieurs d'entre eux ont largement contribué à internationaliser le répertoire. Abdelkarim Raïs, dit Raïs Abdellah, disparu en 2019, fut l'un des premiers à enregistrer les nawbāt complètes, en partenariat avec la Radio-Télévision marocaine. Son fils, Mohammed Briouel, a poursuivi ce travail, et le concert donné à l'Unesco en septembre 2023 reste une référence absolue.

Viviane Stitou, formée à Tétouan auprès des maîtres de la Tijaniyya, est l'une des rares femmes à diriger un ensemble complet d'al-‘alā ; ses disques continuent d'inspirer la jeune génération. Sur un versant plus expérimental, Aïcha Redouani-Rassart mêle au répertoire traditionnel les sonorités du luth baroque et du violoncelle, ce qui crée parfois la controverse mais témoigne d'une curiosité vivace. Plus jeunes, Houcine Toulali ou encore la pianiste Jihane El-Mahdi, qui a étudié à Paris et à Fès, explorent les passerelles avec le jazz modal et la musique indienne. Ces démarches ne remettent nullement en cause l'identité andalouse du répertoire : elles en soulignent au contraire la capacité à dialoguer avec l'époque, comme le firent déjà au XXe siècle les grands violonistes Meftah Boudehla et Abdesselam Sergoun, dont les enregistrements restent écoutés à travers tout le Maghreb.

Rayonnement international et héritage espagnol

Le dialogue avec l'Espagne ne s'est jamais interrompu. À Séville, à Cordoue et à Grenade, plusieurs ensembles de musique andalusí croisent désormais leurs partitions avec ceux de Fès et de Tétouan, donnant naissance à des productions communes autour des Cantigas de Santa María d'Alphonse X le Sage. Le Festival international de musique andalouse de Fès accueille chaque année des délégations venues d'Andalousie, de Tunis, d'Irak et du Caire. En parallèle, des festivaliers marocains se rendent régulièrement à Cordoue pour les Nocturnes de la Mesquita et à Tarifa, ville frontalière emblématique.

En France, le répertoire andalou-maghrébin occupe une place discrète mais régulière dans la programmation culturelle. À Montpellier, à Marseille, à Perpignan et même dans certaines stations de ski des Alpes, des ensembles venus de Tétouan sont invités pour des soirées de tarab hivernal, à l'image de ce que l'on peut observer à Briançon ou à Barcelonnette. L'année 2023, qui a vu l'inscription du répertoire andalou-maghrébin sur la liste de l'UNESCO, a ravivé l'attention des médias français. Les captations du concert du Musée Mohammed VI à Rabat ont circulé sur les plateformes en ligne, dépassant pour la première fois le cercle des seuls connaisseurs, et laissant espérer une relance durable de la transmission auprès des jeunes générations.

Pour prolonger l'expérience, plusieurs voies s'ouvrent au lecteur curieux. Commencer par l'écoute intégrale de la Nawbat al-Raṣd dans l'interprétation de l'orchestre de Fès, sous la direction de Hadj Abdelhak Jaafri, donne une idée juste de la densité du cycle. Lire ensuite Le chant andalou de Nacer Ed-Dine Belkahia, qui reste l'ouvrage de référence en langue française, permet de relier théorie et pratique. Suivre un atelier d'initiation à l'al-‘alā, proposé chaque été par l'Institut européen de musique andalouse basé à Marseille, offre la possibilité de manipuler les instruments et de poser les premières questions à des maîtres vivants. Sur le terrain numérique, les sites de l'Institut national des Beaux-Arts du Maroc, du Centre Jacques Berque à Rabat et de la chaîne Médi 1 TV mettent à disposition partitions, photographies d'archives et entretiens filmés. Dans tous les cas, l'expérience se construit lentement, à l'image des longues nuits de tarab maghrébin : sans hâte, sans bruit superflu, et toujours avec le souci de laisser résonner chaque silence entre deux muwaššaḥ.